UNLIT OU SUNLIT ?
L'abîme lumineux du futur
En 2015, à l'occasion de l'exposition Björk au Museum of Modern Art de New York, un dialogue s'engage entre l'artiste islandaise et le philosophe Timothy Morton. Au fil de leurs échanges apparaît une formule aussi énigmatique que vertigineuse :
« This huge sunlit abyss from the future right there next to you. » « Cet immense abîme lumineux venu du futur, juste là, à côté de vous. »
Cette phrase bouleverse notre manière habituelle de penser le temps. Elle suggère que le futur n'est pas seulement un horizon lointain vers lequel nous avançons, mais une réalité dont les manifestations nous accompagnent déjà. Le contexte est celui de l'Anthropocène, du changement climatique et de la théorie des hyperobjets développée par Morton. Un hyperobjet désigne une réalité si vaste dans l'espace et dans le temps qu'aucun individu ne peut l'appréhender dans sa totalité. Le réchauffement climatique en constitue un exemple majeur : nous n'en percevons que des manifestations particulières, sécheresses, tempêtes, montée des eaux ou transformations des écosystèmes. Pourtant, il conditionne déjà nos existences.
Morton nous invite ainsi à penser ces phénomènes qui débordent notre perception ordinaire. Nous ne pouvons les contempler de l'extérieur puisque nous sommes nous-mêmes pris dans leurs effets. Le futur travaille déjà le présent, à travers des transformations dont certaines pourraient compromettre jusqu'aux conditions de notre existence.
Mais une question demeure : pourquoi parler d'un sunlit abyss, d'un abîme lumineux, plutôt que d'un unlit abyss, plongé dans l'obscurité ?
C'est peut-être là toute la force de cette image. L'abîme n'est pas obscur parce qu'il ne relève plus entièrement de l'inconnu. Les bouleversements climatiques, l'effondrement de la biodiversité et les altérations profondes de notre planète sont déjà perceptibles. La lumière ne dissipe pas le gouffre ; elle le révèle. Le plus vertigineux n'est donc peut-être pas l'obscurité du réel, mais sa luminosité. Car ce qui est éclairé devrait être visible, et pourtant nous continuons souvent à détourner le regard. L'un des enjeux de l'art serait alors de rendre sensible ce qui, bien que présent, demeure difficile à saisir. Faire apparaître les traces discrètes de ce qui vient. Donner forme à cet abîme lumineux qui se tient déjà à nos côtés.
Mais je ne suis pas certaine que l'art, pas davantage qu'une philosophie aussi novatrice soit-elle, possède le pouvoir de modifier le cours des choses. Peut-être peuvent-ils seulement nous apprendre à regarder ce que nous ne saurons pas empêcher.
Unlit ou sunlit ?
pao
Réalisme spéculatif
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