Un infracassable noyau de nuit. N2 

Histoire des hommes

Acrylique et pastels à l’huile sur toile - 30X30 cm - 420 euros

Vendu

Le lit vide et le miroir aveugle : ce qui se transmet de la solitude

Ton premier tableau m'avait conduit vers l'absence : une tablée où personne ne se rencontre, et cette évidence que la vraie douleur n'est pas l'isolement visible mais la vie entourée sans vraie rencontre. Le second tableau reprend le même groupe et déplace la scène. Ils se sont levés. Ils ne sont plus attablés, ils sont debout, alignés, dans une chambre. Et au premier plan, plus grand que tous les vivants réunis, il y a un lit défait où il n'y a personne.

C'est une veillée. Nul ne le dit, aucun signe funèbre ne l'atteste, mais la disposition des corps ne trompe pas : on se tient ainsi devant ce qui manque. Ce que je trouve juste, dans cette peinture, c'est que le manquant n'y est pas représenté par un vide discret, en marge, mais par le meuble le plus vaste de la toile, au premier plan, plus proche de nous que les visages. L'absence n'est pas ce qui reste quand on a compté les présents. C'est la chose la plus massive de la pièce, et c'est elle qui nous sépare d'eux. L'anesthésie a une posture.

Je reconnais dans ces figures ce que j'appelais l'anesthésie, cette dissociation qui protège en redoublant l'isolement. Mais la peinture m'apprend quelque chose que je n'avais pas su dire : l'anesthésie a une posture. Elle se tient droite, elle fait face, elle regarde l'objectif. Ces corps ne sont pas effondrés, ils sont convenables. Ils font ce qu'il faut faire, ils sont là où il faut être, à l'heure où il faut y être. Rien ne manque à la scène sinon qu'aucun d'eux ne se tourne vers son voisin.

C'est exactement ce que je vois en institution, et parfois dans les familles qui viennent me consulter : non pas des gens qui s'évitent, mais des gens qui se rassemblent correctement autour d'un vide dont ils ne parleront pas. La réunion a bien eu lieu. Le repas a été servi, la veillée a été tenue, les présences ont été comptées. On a rempli les obligations du lien sans que le lien ait lieu. La forme du rassemblement fait office de rencontre, et cette substitution est précisément ce qui rend la solitude inconnaissable à celui qui la vit : comment se croire seul quand on n'a pas quitté les siens ?

Un miroir qui ne rend rien

À droite de la chambre, il y a un grand miroir. Il ne réfléchit personne. Ni le groupe qui se tient à un mètre, ni l'homme appuyé contre lui. Sa surface est aussi opaque que le mur. C'est le détail que je ne parviens pas à quitter. Nous ne tenons pas notre existence de nous-mêmes. Nous la recevons d'ailleurs : d'un visage qui se tourne, d'une voix qui répond, d'une image qui nous est renvoyée et où nous consentons à nous reconnaître. Retirez le renvoi, et il ne reste pas un sujet privé de compagnie : il reste un sujet privé de preuve. Le miroir aveugle ne dit pas la solitude comme sentiment, il dit son mécanisme. Ces gens ne sont pas tristes d'être seuls. Ils sont sans instance qui atteste qu'ils sont là. Voilà pourquoi je persiste à penser que la conversation n'est pas un supplément d'humanité qu'on ajouterait au soin quand il reste du temps. Elle est ce par quoi quelqu'un est renvoyé à lui-même par un autre. Elle fait office de miroir là où le miroir ne rend rien. Et c'est bien pourquoi la conversation de façade est si coûteuse : elle occupe la place sans faire le travail, elle simule le renvoi, elle laisse le sujet croire qu'il a été vu. Ce que l'enfant tient dans ses bras

Au centre exact du tableau, une petite fille serre une poupée. Elle est la seule dont les pieds touchent nettement le sol. C'est la figure la plus vivante de la scène, et c'est aussi celle qui répète, en miniature, le geste de tout le monde : tenir contre soi une figure muette qui ne répondra pas. Ce que je lis là est la partie difficile. La solitude anesthésiée ne se contente pas de durer : elle s'enseigne. Elle passe par imitation, dans le corps, bien avant les mots. L'enfant qui grandit au milieu de gens corrects et fermés n'apprend pas qu'elle est seule — elle apprend que c'est ainsi qu'on se tient. Elle héritera de la posture avant d'hériter de la boîte que sa mère porte à deux mains, et dont personne ne dira jamais ce qu'elle contient.

Ce qui se transmet dans une famille, ce ne sont pas seulement les récits. Ce sont aussi, et peut-être surtout, les silences réussis. Ceux qui ont si bien tenu qu'ils ne se remarquent plus, qu'ils ont pris la forme de la bonne tenue, de la discrétion, de la pudeur, de la paix domestique. Une génération se tait par nécessité ; la suivante se tait par éducation ; la troisième se tait sans savoir de quoi.

Ce qu'il faudrait défaire

Je ne crois pas qu'il faille ouvrir la boîte. Il y a, au fond de chaque histoire, un point qui ne se dira pas, et l'exiger serait une autre violence. L'artiste a raison d'appeler cela un noyau, et de le laisser intact. Mais entre le secret et le silence, il y a toute la différence du monde. Le secret est un contenu que l'on garde ; le silence est une manière de se tenir qui se transmet à ceux qui ignorent même qu'il y a quelque chose à garder. On peut respecter le premier et défaire le second. C'est, je crois, tout le travail : non pas arracher aux familles ce qu'elles taisent, mais faire en sorte qu'elles cessent de se tenir en frise. Qu'un seul se retourne vers son voisin. Que quelqu'un, dans la chambre, dise à un autre qu'il le voit. Alors le lit resterait vide, la boîte resterait fermée, et le noyau resterait infracassable.

Mais le miroir, peut-être, se remettrait à rendre quelque chose.

Michel Deroover