Un infracassable noyau de nuit. N3 

Histoire des hommes

Acrylique et pastels à l’huile sur toile - 30X30 cm - 380 euros

Ils nous regardent. Ou peut-être nous rêvent-ils. Quelque chose est arrivé ? Ou arrivera. Nul ne pourrait le dire

Leurs yeux traversent les nôtres, comme si quelque chose, derrière nous, retenait davantage leur attention. Une présence sans nom, si ancienne qu'elle n'a peut-être plus besoin d'apparaître. Dans ce salon, les personnages semblent réunis pour une circonstance de toute importance. Ils se tiennent là, immobiles, avec cette gravité particulière des êtres qui savent quelque chose. Une femme porte précieusement un coffret. Mais d'où vient cet or ? D'un héritage, d'une faute ancienne, d'une promesse jamais tenue ? Peut-être n'est-ce qu'une poignée de lumière fossile, recueillie avant que le monde ne s'obscurcisse. Au premier plan, une enfant serre sa poupée contre elle. On ne saurait dire laquelle des deux veille sur l'autre. Elles semblent se reconnaître, comme si l'enfance et son souvenir s'étaient donné rendez-vous dans un même corps. Un peu plus loin, le petit cheminot tient sa locomotive. Il attend un départ qui n'aura peut-être jamais lieu, avec cette certitude tranquille des voyageurs qui connaissent déjà le pays où ils ne sont jamais allés. Dans la main d’un grand homme tranquille une petite trousse bleue ; elle réapparaîtra de scène en scène, comme un objet obstinément présent. Que contient-elle ? Et quel est ce prélat qui se trouve sous cette cloche de verre et qui tient lui aussi cet étui bleu apparemment si précieux.

Sur le mur, sur la table, de petits tableaux conservent les traces de vies révolues. Près de la fenêtre, dans un paysage gris, le fantôme d’un train poursuit sa route.

Personne ne parle. Pourtant, quelque chose circule entre les présences et les choses. Les murs retiennent un souffle oublié, les meubles gardent l'empreinte des mains qui les ont touchés. Les objets ne témoignent pas seulement de ceux qui les ont possédés ; ils poursuivent silencieusement leur propre existence. Ici, le temps est paresseux. Il s'accumule dans les étoffes, les boiseries, les images, il est poussière ancienne au fond des armoires closes.

Chaque visage conserve une part d'obscurité que la lumière ne suffit pas à dissiper. Ces êtres ne sont jamais entièrement là où leur corps les situe. Une part d'eux-mêmes demeure ailleurs, à la manière de ces étoiles disparues dont la lumière continue de voyager dans l'espace. Peut-être en va-t-il ainsi de toute existence. Nous laissons derrière nous des objets, des images, quelques traces incertaines, sans jamais savoir ce qui persistera de notre passage. Et ce qui demeure n'est pas nécessairement ce que nous pensions transmettre. Nous croyons regarder une scène immobile, saisir quelque chose de ces existences suspendues. Mais peut-être est-ce elle qui nous regarde. Peut-être attend-elle notre passage depuis toujours, comme si nous n'étions, à notre tour, que des visiteurs provisoires dans un monde qui ne nous appartient pas. Car au fond de chaque être, de chaque chose, de chaque chambre désertée, persiste quelque chose qui échappe à la disparition comme à la connaissance.

Une part irréductible, que ni le temps, ni la mémoire, ni l'oubli ne parviennent entièrement à atteindre.

Un infracassable noyau de nuit.

Pao