Le sang encore tiède formait autour du toréador autolâtre une petite nappe sombre, comme une porte entrouverte sur un règne où le jour n’a plus de prise. Sa parure, autrefois triomphante, gisait dans le lit de la rivière ; et, déjà, l’ombre gagnait ses paupières closes, prête à emporter son souffle vers les régions où les vivants n’ont plus d’emprise.

Devant lui, immobile, le taureau le scrutait.

Non plus comme la victime scrute son bourreau, mais tel un gardien silencieux qui observe un voyageur surpris par la nuit. Dans ses yeux persistait la vie entière, farouche et claire, tandis que l’homme, livré à son destin, glissait déjà hors des frontières du monde.

Et c’est au seuil invisible où commence le royaume des morts, que la terre s’était fendue dans un grondement assourdissant. Le toréador avait senti s’effacer le poids de son corps, et son âme, délestée de toute feinte, se trouva soudain exposée à elle-même. Nulle gloire, nul éclat, nulle clameur humaine ne venait plus voiler la vérité de ses gestes.

La mort seule, sévère et patiente, l’accueillait.

Le taureau, lui, demeurait vivant.

Et c’est dans son regard — large, franc, étrangement limpide — que l’âme vacillante put surprendre un reflet de jugement. Non celui des hommes, mais celui, muet et incorruptible, de la nature offensée.

Était ce déjà l’appel de l’abîme qui se refermait sur la dépouille ?

Ou bien la dernière chance donnée par la mort elle-même pour comprendre, en un éclair, la cruauté vaine des vivants, et reconnaître ce qu’avait coûté sa danse meurtrière ?

Nul ne sait ce qu’il choisit alors.

Mais au-dessus, comme un souffle venu de profondeurs immémoriales, semblait murmurer l’écho des vers sacrés :

« Lasciate ogne speranza… »

L’ULTIMA SOGLIA  

Pao

Après l’homme

Technique mixte : acrylique et pastels à l’huile sur toile, 54x64 cm