Un infracassable noyau de nuit. N4
Histoire des hommes
Acrylique et pastels à l’huile sur toile - 30X30 cm - 420 euros
Quelques personnages autour d'une table, des cartes tenues entre les doigts, des regards indécis. D'autres se tiennent à l'écart, observateurs, joueurs occasionnels ou refus de jouer. Qui sait ?
Ceux qui participent à la partie ne sont peut-être plus là pour gagner, mais plutôt pour retrouver cette sensation singulière d'être encore à la merci de quelque chose. Le hasard leur offre ce que l'existence ordinaire leur refuse ; la possibilité d'un bouleversement immédiat, d'un destin qui, soudain, pourrait prendre une autre direction.
Dans Le Joueur, Dostoïevski nous entraîne au cœur de cette étrange passion où l'espérance se confond avec la déraison, où le désir de liberté finit par engendrer une nouvelle servitude. Alexeï Ivanovitch ne recherche pas seulement la fortune. Il veut arracher à l'existence une preuve de sa propre puissance, défier la nécessité, se convaincre qu'un seul instant pourrait abolir toutes les humiliations passées.
Mais ici, les protagonistes semblent avoir traversé depuis longtemps ces illusions. Ils se souviennent. Sont-ils devenus sages ou simplement indifférents ? Ils savent désormais que l'homme s'attache parfois davantage à la promesse qu'à son accomplissement. Ce n'est pas tant le gain qui le retient que son attente ; non pas la liberté elle-même, mais le vertige de la croire encore à portée de main. Ils savent qu’il y a dans cette obstination quelque chose de profondément tragique et de presque ridicule. Il savent que l'homme sait, et pourtant il recommence. Il se promet de s'arrêter, puis découvre mille raisons de poursuivre. Il invoque la raison pour justifier ce qui lui échappe, transforme ses défaites en signes annonciateurs d'une victoire prochaine. Ainsi se joue, presque à son insu, cette étrange comédie de l'espérance humaine.
Sommes-nous donc à quelque degré, des joueurs ? Nous misons sur l'amour, la reconnaissance, la réussite, sur cet avenir auquel nous prêtons obstinément le pouvoir de réparer le passé. Nous croyons choisir librement, sans toujours discerner ce qui, dans nos choix, relève du désir, de la peur ou de la répétition. Et nous continuons. Non parce que nous ignorons nécessairement le risque de perdre, mais parce qu'il nous est parfois plus difficile encore de renoncer à l'idée que tout demeure possible.
Ici, pourtant, dans cette scène, quelque chose semble s'être arrêté. Les personnages sont toujours réunis, les cartes circulent encore, les gestes se répètent. Et l'attente elle-même paraît avoir perdu sa raison. Ici, les personnages ne jouent plus pour changer leur destin.
Ils rejouent ce qui fut et entretiennent les derniers mouvements d'une espérance ancienne, comme si la répétition, le double du réel était une dernière scène de ce qui a été et continuent de jouer dans un monde où la partie, depuis longtemps, est terminée.
Pao