Comment parler de soi quand s’efface l’illusion d’un centre et le poids des noms,
quand on continue pourtant à monter sur la scène, à jouer avec une grâce lasse les rôles consentis sous le masque des saisons.
Lorsque l’orgueil se tait enfin, lorsque la gloire intime se révèle faux diamant, il demeure au plus secret du cœur quelque chose d’obscur un battement sans éclat un souffle discret et pourtant une faim de durer grave lente, têtue comme une braise qui refuse la nuit.
Certains jours, je regarde le « moi » brillant, presque lâche, son mirage sonore, ses miroirs bavards puis je me retire au-delà.
Je parle depuis un lieu en retrait, presque absent où il fait presque nuit, là où l’âme se dissout, dans l’ombre et la clarté mêlées.
Là, je deviens autre, objet indéfini, sans titre, sans visage, herbe, pierre, statue, chat, nuage, passage, au rythme profond, de la respiration des âges.
Les livres furent pour moi, des miroirs sans pitié et pourtant nécessaires ; ils ouvraient des possibles, des chambres ajourées où l’esprit sans repos apprenait malgré lui à se déprendre à céder, à flotter non comme on saisit un reflet mais comme on reconnaît un parfum sans image, une essence de vanille, un zeste d’orange, quelque chose, d’invisible, et de persistant.
L’esprit s’efface, le parfum demeure.
Ainsi, j’ai traversé les saisons de ma vie, comme on traverse des mers, sans boussole, ni port, tantôt docile au flux, tantôt ravie, livrée aux courants lents, aux éclats, aux accords.
Chaque âge fut une eau lourde, claire ou profonde et j’y plongeai sans nom sans promesse, sans plan.
Je n’ai pas fait un chemin, j’ai marché sur des traces, des dérives, des détours verdoyants, des transparences, des disparitions, des éclats soudains, puis leur silence.
Aujourd’hui, vers le soir, quand la lumière décline, je sens se déposer un calme sans aveu ; le hasard me devient une loi claire et mon monde intérieur n’attend plus que je lui prête un vœu.
Je consens à n’être qu’une forme passagère un souffle parmi d’autres, un battement discret entre le sable, l’arbre et la poussière, porté par un réel qui ne promet jamais.
Je ne suis pas au centre, je le consens ; mieux encore je vogue, je dérive sur un navire absent, sans proue, sans drapeau.
Les mondes vont, se font, se défont, me traversent et je les traverse sans les prendre en fardeau
Silloner la terre à l’insu du ciel
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Brèves de consultations - Cabinet Noesis
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