Du sel sur ses lèvres 

Il était une fois un bateau minorquin, tout beau, tout propre, luisant d’un noir ébène encore intact, comme s’il n’avait connu des mers que le reflet sage des ports. Il naviguait rarement, par retenue plus que par crainte, gardant en lui un désir silencieux que nul vent n’avait encore su réveiller. Pourtant, les nuits de calme plat, quand les amarres chantaient à peine, il rêvait.

Il rêva un jour d’une tempête. Non pas de celles qui brisent et dispersent, mais d’une colère de l’eau qui éprouve et révèle. Dans ce songe, il fendait les flots avec courage et persévérance, la proue offerte aux rafales, le bois vibrant comme un cœur enfin sollicité. Les vagues s’élevaient, immenses, souveraines, et lorsqu’elles l’engloutissaient un instant, il apercevait, à travers la transparence furieuse de la mer, les fonds marins et les poissons, éclats d’argent et d’azur glissant dans l’ombre. Le monde se dédoublait, au-dessus, le tumulte ; au-dessous, une paix ancienne.

L’aventure était saisissante, incomparable, transcendante. Chaque roulis lui enseignait quelque chose de lui-même, chaque embrun déposait sur ses lèvres de bois un sel initiatique, âpre et vivifiant. Il comprit alors que l’épreuve n’était pas une menace, mais un passage — une promesse tenue par l’horizon.

Quand il revint au port, le ciel s’était adouci. Tout fourbu, marqué de cicatrices invisibles, il se reposa longtemps, bercé par l’eau tranquille. Les hommes le crurent apaisé, peut-être assagi. Ils ignoraient que quelque chose en lui s’était ouvert à l’avenir.

Quelques jours plus tard, dans le silence du quai, il se rendit compte que, durant cette épopée, une petite valise à fleurs avait sombré. Elle contenait peu de choses, sans doute, des lettres, un parfum, des projets esquissés à la hâte. Il en éprouva un regret lent, non comme une perte sèche, mais comme une offrande involontaire faite à la mer. Car certaines semences ne germent qu’au fond des eaux.

Depuis lors, lorsque le vent se lève, le bateau minorquin sourit intérieurement. Il sait que, quelque part sous les vagues, la valise à fleurs repose, et que ses motifs colorés nourrissent l’avenir d’un monde invisible. Lui, désormais, n’attend plus la tempête, il se prépare à la reconnaître, le goût sel déjà présent sur ses lèvres.

pao

Histoires des choses

Acrylique sur toile, 50x40 cm