Treize habitats s’alignent sur une frontière.  Ou est-ce la lisière d’un haut plateau que suggère une  faible perspective, caricature d’une étroite profondeur sur laquelle se placent des maisons naïves énoncées plutôt que révélées. Un pinceau blanc monte un mur plein, sans ouverture sauf cette  porte noire, un aplat rouge empressé pose le toit pentu. Le peintre se hâte empruntant à l’art brut ou naïf ; une hâte comme un indice à regarder autrement ou à comprendre non l’insignifiance puisque ces masures sont symboles,  mais leur faible réalité, leur faible masse dans ce tableau biparti qui propose un artéfact généreux et déjà déconstruit.

Il faut s’attarder sur le travail du peintre à réaliser le sol sur lequel tiennent en équilibre ces édifices anthropiques. Il est la ligne continue du tableau, qui sépare peut-être le ciel, peut-être l’océan. Le trait tracé subsiste de la radicalité de l’artiste à séparer deux espaces à l’origine de la vision qu’il incite. Cependant des espaces à bords flous :  le temps s’écoule  dans la composition, des touches de vert moisissent cette frontière, elle se dissout.  Des  gris suintent, s’écoulent  bientôt en larges et lentes flaques, brûlent le sol par endroits laissant des épaisseurs, des lacérations.

Le temps s’écoulent dans cette peinture. Ce bleu océanique du premier regard porté sur l’œuvre disparaît rongé par ce gris , par des verts s’étouffant.  Le temps est à l’œuvre, les sgriffatos du peintre achèvent une déréliction, une impermanence, une disparition de ce qui semblait réel. Le peintre professe l’entropie mêlant des bleus, scarifiant la matière, l’ôtant du canvas. Il nous presse à reconnaître la prospérité du chaos face à la prétention des édits et des identifications.

Et qu’en est-il du ciel ?  Du haut , de ce gris pesant, envahissant, parcouru d’épaisseurs raclées, griffées aussitôt. Ce gris dévorant le bleu heureux d’un outremer hors d’atteinte que le peintre nous éloigne  à l’aide de subtiles touches en mouvement. Le gris s’épaissit en plis, en concrétions, s’éclaircit parfois sous cette lueur intrinsèque au tableau ou plus précisément issue du monde, sans astre, qu’il évoque.

Ce tableau pourrait sans attention n’être qu’un instant figé. Mais le peintre propose une inchoation, ce gris qui était éther, ce bleu qui était liquide se mêlent,  fusionnent, s’écoulent et s’épaississent. Il nous faut  acquiescer à cette inquiétante étrangeté qui advient, considérer l’immense abysse lumineux où basculent et se désintègrent les maisons symboliques aux toits rouges. L’artiste  invite dans cette œuvre, par cette œuvre d’art, à s’accorder à la réalité puissante et bizarre : locus amoenus.

Treize habitats

p.r

Réalisme Spéculatif

Technique Mixte : acrylique et pastels à l’huile sur toile, 80x60 cm