Un infracassable noyau de nuit. N8
Histoire des hommes
Acrylique et pastels à l’huile sur toile - 30X30 cm - 420 euros
Vendu
CE QUI APPARAÎT, CE QUI NOUS ÉCHAPPE
Deux personnages, vus de dos, se tiennent devant une immense ouverture bleue. Ils sont proches l'un de l'autre, silencieux, peut-être unis par une longue histoire commune. Ils regardent ce qui se présente devant eux. Et nous, spectateurs, nous regardons ces êtres qui regardent.
Une baleine surgit des profondeurs, tandis qu'un bateau semble flotter au-dessus d'elle. Ce bateau, un minorquin, appartient à une histoire de vie, celle d'un Ulysse des temps modernes, avec ses traversées, ses errances, ses amantes, ses amis, ses départs et ses retours.
La baleine ouvre un autre horizon. Elle appartient à plusieurs imaginaires : celui de Jonas, du Léviathan biblique, de Moby Dick, mais aussi celui des profondeurs océaniques, d'une vie immensément antérieure à notre apparition sur Terre. Elle représente ici ce qui surgit de l'invisible, ce qui se manifeste furtivement avant de rejoindre les profondeurs. Son apparition introduit, au cœur de cet intérieur familier, quelque chose de cette Unheimlichkeit, cette inquiétante étrangeté dont parle Freud ; l'étrange qui se révèle là même où nous pensions être chez nous. Mais elle évoque également une intuition qui rejoint certaines propositions du réalisme spéculatif ; le monde existe indépendamment de notre regard, de nos interprétations et des récits que nous élaborons pour lui donner un sens. Il nous précède, nous excède et pourrait bien nous survivre.
Cette immense surface bleue est-elle une fenêtre, un aquarium, un tableau ou un gigantesque hublot ? Je préfère préserver cette indécision, même si l'hypothèse du hublot m'attire particulièrement. Elle renverse discrètement la perspective ; les personnages seraient alors eux-mêmes immergés, installés dans les profondeurs d'un monde dont ils ne perçoivent qu'une infime partie. Que savons-nous réellement de ce que nous regardons ? Et que demeure-t-il hors de notre champ de vision ?
Autour d'eux, pourtant, tout semble ordinaire. Des meubles anciens, une chaise, des fleurs dans un vase, une petite lampe à pétrole. Un intérieur presque bourgeois, rassurant par la familiarité de ses objets. C'est précisément cette banalité domestique qui rend l'apparition de la baleine si singulière. L'étrange ne surgit pas ailleurs, dans quelque univers fantastique ; il est déjà là, au cœur même du quotidien. Sur le mur, un petit tableau représente une famille. Des personnages réunis, presque innocents dans leur manière d'être ensemble. Cette image dans l'image introduit une autre temporalité ; celle de l'enfance, des générations, des souvenirs et des disparus. Elle rappelle également cette humanité qui habite le monde, le façonne, le transforme, parfois l'abîme, sans jamais parvenir à en épuiser le mystère.
Une seule chaise est présente, légèrement en retrait des personnages. Pourquoi une seule ? Qui pourrait venir s'y asseoir ? Est-elle destinée à quelqu'un qui n'est plus là, ou simplement réservée à l'un des deux protagonistes ? Et lequel aurait le désir, ou même la possibilité, de s'y asseoir ?
Il y a aussi ces petites traces d'or qui semblent s'échapper, tomber, se disperser. Dans mes tableaux précédents, l'or pouvait encore apparaître comme un bien précieux, presque offert à la possession. Ici, pour la première fois, il échappe à toute prise. Ce qui semblait pouvoir être conservé se dérobe. La richesse elle-même devient fugitive, et la possession révèle son caractère illusoire. Les fleurs, comme l'or, prolongent cette réflexion sur la vanité. Leur beauté est provisoire. Dans la tradition picturale des vanités, elles rappellent la fragilité de toute existence et l'impossibilité de retenir ce qui passe. L'or, lui, nous renvoie à une autre illusion : celle de croire que posséder quelque chose nous permettrait d'en maîtriser le destin.
Enfin, une petite lampe demeure dans la pénombre. Elle n'éclaire pas tout, seulement un fragment de cet intérieur. J'aime cette lumière modeste, presque dérisoire, qui persiste au milieu d'une réalité infiniment plus vaste qu'elle.
Ce tableau est aussi, pour moi, une manière de peindre le souvenir de ce qui n'a jamais existé. Un souvenir sans passé non advenu.
Pao