Un infracassable noyau de nuit. N9
Histoire des hommes
Acrylique et pastels à l’huile sur toile - 30X30 cm - 420 euros
“It is the image of the ungraspable phantom of life; and this is the key to it all.”
C'est l'image du fantôme insaisissable de la vie ; et là réside la clef de tout - In Moby Dick de Herman Melville
Au fond, un petit groupe de personnages étranges, comme échappés d'un autre siècle. Ils portent des vêtements surannés, des chapeaux singuliers. Une jeune fille tient précieusement un sac d'or. Que viennent-ils faire ici ? Que cherchent-ils à préserver ? Ils se tiennent à distance de deux autres personnages qui, eux, semblent appartenir à notre présent. Les premiers observent les seconds avec une curiosité mêlée de méfiance, peut-être d'étonnement. Quelque chose les sépare, sans que l'on sache exactement quoi. Deux époques semblent se côtoyer sans véritablement se rencontrer, tandis que le couple, indifférent à ces regards, contemple l'immense créature marine.
La baleine. Elle est là, silencieuse, démesurée. Son œil semble embrasser cet étrange entre-deux-mondes avec une douceur presque déconcertante. Que voit-elle ? Des hommes, des femmes, des enfants ? Des êtres venus de temps différents ? Ou seulement quelques existences passagères, appartenant à cette espèce singulière qui s'imagine au centre du monde et dont elle ignore presque tout ? L’animal appartient à une lignée bien plus ancienne que l'humanité. Elle porte en elle quelque chose de la mémoire des océans, des profondeurs obscures, des migrations sans frontières. Elle appartient à cette histoire immense de la vie qui se poursuit indépendamment de nos récits, de nos croyances et de nos espérances.
Devant elle, les petits personnages semblent surgir d'une photographie ancienne dont les visages auraient été effacés. Ils ont peut-être aimé, souffert, attendu quelqu'un qui n'est jamais revenu. Ils ont connu la douceur des commencements, l'usure des jours, l'inquiétude de mourir. La jeune fille serre son sac d'or comme on retient ce que l'on craint de perdre.
Nous avons appris à donner des noms aux choses, à les classer, à les mesurer, à leur assigner une place dans l'ordre rassurant de nos connaissances. Nous cherchons partout des significations, comme si rien ne pouvait exister sans entrer dans l'horizon de notre compréhension. Mais quelque chose, toujours, nous échappe. Une présence irréductible, une étrangeté que nos explications ne parviennent jamais tout à fait à dissiper. Alors, devant elle, les figures humaines semblent soudain dépossédées de leur importance. Le passé et le présent se confondent, les richesses deviennent dérisoires, les différences entre les êtres s'estompent. Ce qui leur paraissait essentiel ne l'est peut-être qu'à leurs propres yeux. Il n'y a plus de centre, plus de hiérarchie certaine entre ce qui regarde et ce qui est regardé. Seulement des existences qui se côtoient sans nécessairement se comprendre, séparées par des abîmes de temps, de mémoire et de silence. Et cependant, elles partagent quelque chose : cette énigme d'être là, dans un monde qui les précède et leur survivra.
Pour l'instant, dans cette lumière bleue, quelques êtres se tiennent devant une baleine. Certains regardent les autres. Deux regardent l'animal. Et l'animal semble les regarder tous.
Nul ne sait véritablement ce que voit l'autre.
Les hommes ignorent ce que perçoit la baleine.
La baleine ne sait rien de leurs chagrins, de leurs désirs, de leurs minuscules trésors.
Et peut-être est-ce dans cette ignorance réciproque, dans cette impossibilité même de tout comprendre et de tout posséder, que réside la possibilité de vivre ensemble.
Pao