Souvenir pour demain
Étrange hétérotropie. Bleu intense qui semble notre opinion de ciel. Immédiatement, pourtant, son désordre, les densités plus sombres des aplats qui s’écaillent et s’opposent à notre premier jugement. C’est un chaos primitif tourmenté par des épaisseurs ; la brosse du peintre a déposé cette matière bleue turbulente. Elle traverse la toile insuffisante, laisse ici des boursouflures.
C’est un chaos saturé d’énergie, un monde originel qu’anime la violence des mouvements du pinceau de l’artiste. C’est un espace étrange sonore battant de ce bleu généré puis détruit par des sgraffitos. Le peintre traduit dans sa geste et sa composition la palpitation de ce qui est, disparaît, renaît, s’éteint. Ce rythme obsédant nous envoûte.
Un autre lieu s’appuie sur l’échéance du bleu. Frontière d’abord ou lisière mais c’est bien une discontinuité que traduit le peintre. La palette est riche sur cette frange intruse. Elle est empreinte du drame difficilement concevable mais réel que révèlent les touches de rouge, les jaunes d’or minéraux asphyxiant quelques verts, suintant d’une blessure. Ici encore subsistent des traces d’un blanc disparu. Et subitement dans cet effondrement apparaît les vestiges de l’habitat existant jusqu’à maintenant.
On devine les murs blancs, les toits rouges qui se dissolvent, s’évaporent et nourrissent l’épaisseur et la densité de cet autre lieu.
Puis l’artiste nous incite à débusquer sans doute la réalité. Elle pose ici trois chaises dissonantes, avatar poëtique déclamé. Le bleu clair avance au premier plan trois assises élimées. Quel est ce lieu, trois objets incongrus que propose l’artiste ?
Elle nous invite à prendre place en cet endroit privilégié éphémère pour assister au spectacle de l’étrange réalité. Le temps cependant est court, ces objets sont en équilibre précaire sur le seuil du dernier lieu qu’affiche la géographie de l’œuvre.
Si la composition des bleus du haut du tableau interprétait un firmament, le gris, le noir qu’utilise le peintre pour la partie basse, le riche et magnifique traitement de leurs désinences affirme sans équivoque un sol. Ceci est un lieu tellurique où s’inhument quelques gouttes de bleus chues du ciel, où s’absorbent des poches de gaz rouges, où s’infiltrent l’intermittent et faible écoulement d’un or liquide. L’artiste nous représente un monde souterrain de fissures, de cheminements fossiles, posant la matière, l’enlevant, l’appliquant à nouveau, rayant, griffant sa peinture juste placée.
Elle parvient ainsi à nous révéler la profondeur, la masse puissante de cette terre. Il faut contempler encore les éclaboussements de bleus qui vont peut-être rejoindre bientôt cette faille qui s’enfonce plus bas.
Ce sol n’énonce pas une histoire, quel je, même autre, pourrait l’entendre ou la narrer ? Il permet une archéologie. Être et temps, sédiments de présents successifs s’accumulent.
Chaque effacement laisse une persistance qui nourrit ce qui apparaît.
Cette stratification d’absences et de présences densifie encore la vision du monde plus étrange que propose le peintre.
p.r
Réalisme Spéculatif
Technique Mixte : acrylique et pastels à l’huile sur toile, 32x32 cm