Un infracassable noyau de nuit. N5 

Histoire des hommes

Acrylique et pastels à l’huile sur toile - 30X30 cm - 420 euros

DES MOTS, DES MONDES ET CE QUI DEMEURE COMMUN

À propos de « Un mot à la fois », de Michel Deroover : https://ratsone.substack.com/p/un-mot-a-la-fois

Je remercie chaleureusement mon ami Michel Deroover, médecin psychiatre, psychanalyste et hypnothérapeute, d'avoir choisi l'un de mes tableaux, Un infracassable noyau de nuit, n° 5, pour accompagner son article consacré notamment à François Rastier, à la disparition progressive des espaces communs et à ce que Spinoza pourrait nous enseigner de leur reconstruction.

Je ne prétends pas ici résumer ce texte d'une grande richesse, mais simplement prolonger quelques réflexions qui rejoignent mes propres préoccupations philosophiques, cliniques et artistiques.

Une question traverse particulièrement ma lecture : que devient notre possibilité de vivre ensemble lorsque les mots eux-mêmes cessent de constituer un espace commun ?

Les mots portent des histoires, des héritages culturels, des représentations et parfois des appartenances idéologiques si fortement marquées qu'ils finissent par désigner celui qui les prononce avant même que nous ayons cherché à comprendre ce qu'il voulait dire. Le langage, qui devrait rendre possible le désaccord, devient alors un instrument de séparation. Cette difficulté me paraît essentielle, notamment dans le champ clinique, où les catégories diagnostiques, si utiles soient-elles, risquent parfois d'effacer la singularité d'une existence derrière une classification. La phénoménologie nous rappelle ici l'importance de revenir au monde vécu, à cette Lebenswelt qu'Edmund Husserl nous invite à interroger en deçà de nos constructions théoriques. Écouter avant de catégoriser, regarder avant de classer, exister avant de nommer.

Je retrouve cette exigence chez Milan Kundera, notamment dans L'Art du roman, lorsqu'il défend le roman comme exploration des ambiguïtés de l'existence, irréductibles aux certitudes idéologiques et aux explications définitives.

L'article de Michel Deroover m'a également permis de découvrir plus précisément la pensée de François Rastier et sa Sémantique interprétative (1987). Son approche rappelle qu'un mot ne possède pas un sens indépendant de son contexte. Un mot signifie toujours dans une histoire, une culture, un texte et une situation. Selon la formule reprise dans l'article, « le global détermine le local ».

Or, lorsque nous oublions cette dimension, nous risquons de croire que nous nous disputons sur le monde alors que nous ne donnons déjà plus le même monde aux mêmes mots.

La notion de « présomption de coréférence » prend ici une importance particulière : elle suppose cette confiance minimale grâce à laquelle nous pouvons encore envisager que l'autre parle d'une réalité suffisamment commune pour rendre le désaccord intelligible. Le danger n'est donc pas seulement de ne plus être d'accord, mais de perdre les conditions mêmes qui nous permettent de ne pas être d'accord ensemble.

C'est ici que le rapprochement avec Spinoza me paraît particulièrement fécond.

À l'attention portée par Rastier aux conditions de production du sens répond, chez Spinoza, l'exigence de comprendre les causes de nos idées, de nos représentations et de nos affects.

Non ridere, non lugere, neque detestari, sed intelligere. / Ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas détester, mais comprendre.

Comprendre ne signifie pourtant ni excuser ni renoncer à juger. Il s'agit plutôt de refuser que le jugement précède systématiquement l'intelligence de ce qui nous sépare. Comprendre les causes d'une pensée n'implique nullement d'y adhérer.

Peut-être est-ce là l'une des urgences intellectuelles et éthiques de notre époque : préserver, au milieu des divergences, un espace où les mots puissent encore circuler sans devenir immédiatement des frontières, où l'autre ne soit pas réduit à ses appartenances supposées et où le désaccord ne condamne pas la possibilité d'un monde commun.

Car faire communauté ne consiste pas nécessairement à penser la même chose, mais à préserver la possibilité de penser ensemble ce qui nous sépare.

Merci, mon ami Michel, pour cette invitation à comprendre plutôt qu'à condamner.

Pao